Fin du congé pascal. De retour à la maison après un séjour de quelques jours chez les parents, dans cette région où il y a encore deux mètres de neige sur le gazon. Les enfants chez leur mère pour trois jours, il est temps de s’occuper de sa vie d’homme. La troisième plus importante, après la vie de travailleur et la vie de papa. Je n’ai pas à me plaindre, je n’ai pas chômé depuis deux ans. Les femmes de passage ont été nombreuses, merci beaucoup. Je ne suis pas plus beau, ni plus fin, ni plus intelligent qu’un autre; c’est simplement que les femmes de mon âge semblent étrangement plus nombreuses à être célibataires que les hommes; donc, lorsqu’elles tombent sur un homme juste correct, pas trop laid (un proverbe roumain ne dit-il pas : ton homme n’a qu’à être juste un peu plus beau que le diable?), pas trop cave, pas trop fainéant, elles tentent de se le passer au doigt, façon de parler. Sauf de très rares exceptions, même quand c’était clair dès le départ que ce n’était pas mon désir, toutes ces femmes ont voulu former un couple, voire une famille; et comme, jusqu’à maintenant, je ne suis pas tombé amoureux, mes enfants n’ont toujours pas rencontré ma future (leur mère est quant à elle sur le point de le faire avec son amoureux, qui a passé le test du dîner de belle-famille pendant le week-end pascal, ai-je appris tout à l’heure). J’ai connu des enfants de divorcés qui s’attachaient au nouveau chum, à la nouvelle blonde de leur parents et qui devaient ensuite faire des deuils à répétition de cet attachement, une fois l’union consommée, quelques semaines, quelques mois plus tard; je me suis dit que jamais je ne ferais vivre cette situation à mes enfants.
En pleine séparation, alors que nous habitions encore tous dans la même maison, je me souviens avoir pleuré toutes les larmes de mon corps, dans la douche, m’imaginant présenter ma nouvelle amoureuse à mes enfants. Je ne sais pas pourquoi, à cette époque, cette scène me paraissait d’une absolue tristesse. Peut-être était-ce mon propre deuil de la famille nucléaire que je faisais moi-même à travers ces larmes (mes parents fêteront leur 40e cette année).
Toujours est-il qu’un jour ou l’autre, je l’espère du moins, je serai aux prises avec cette réalité. Mon fils m’a déjà demandé quand il allait avoir une deuxième maman! Sais pas, garçon. Dans une logique d’enfant, ces questions de remariage ou de recomposition familiale sont des énigmes (ne le sont-elles pas pour nous également?). Quand cette nouvelles compagne sera choisie, aura-t-elle des enfants? Comment seront acceptés ces demi-frères, demi-soeurs? Et si jamais le désir d’enfant surgit entre cette femme et moi, ce fera encore des énigmes logiques à résoudre, un puzzle d’amours et de liens nouveaux à mettre en place, jour après jour.
Demain, j’ai une vraie de vraie de vraie date. Avec une vraie femme. Elle a un an de plus que moi, elle a des yeux bleus profonds, de frisés frisous dans les cheveux; quand j’ai vu sa photo, j’ai pensé à cette phrase tirée d’une superbe chanson de Marie-Jo Thério (Café Robinson) : «une fille, c’est un livre que tu sais que tu finiras même pas.» M’excuse, mais les filles que j’ai rencontrées depuis deux ans, je voyais vite la fin; or, avec elle, il y a quelque chose dans son regard qui me fait croire qu’elle en n’a pas, de fin. Et puis, il faut bien le dire, elle est super belle, elle travaille dans le développement international, elle a un grand garçon dans la dizaine qui habite aux États avec son papa… elle a de bons points pour elle.
On se voit demain, mais ça fait plusieurs jours qu’on a pris contact, et je me suis retrouvé avec le temps à avoir une saprée envie de l’aimer, celle-là. On ne se rend pas compte, quand on est seul, à quel point l’amour qu’on peut donner à un amoureux ou une amoureuse, sans destinataire, se retourne contre nous et se transforme en énergie noire. Moi, quand j’aime, ça me transporte. Je sens la présence de l’autre en moi et ça me rend littéralement plus léger (j’ai tendance à marcher sur le bout des pieds quand je suis heureux).
Le pire, c’est que malgré les photos et les mots échangés, tout peut foirer en une fraction de seconde. Le premier contact physique! Une odeur, un timbre de voix, une gestuelle, un petit rien suffit à faire déraper ce qui s’annonçait pour être une belle histoire. Et même si on essaie de passer par-dessus, cette impression reste, s’incruste en nous, fait son travail de sape. Ces 30 premières secondes fatidiques sont trop déterminantes : je ne peux me résoudre à me laisser submerger par ce que me fait ressentir cette femme, que je ne connais que par ses pixels; n’empêche, c’est très fort et c’est dans un peu plus de 24 heures que nous saurons si cette histoire se terminera ou non en queue de poisson.
Depuis que j’ai 22 ans, depuis cet échec amoureux retentissant qui me laissa pantois pendant des mois et des mois, je me suis mis dans la tête de tenter de comprendre ce continent noir, comme disait Freud, qu’est la féminité. Jusqu’à présent, après une quinzaine d’années d’études assidues, je n’ai trouvé que deux phrases pour m’aider. La première, tirée d’une chanson de Portishead : Give me a reason to be a woman. La deuxième phrase, de Desjardins, elle très utile au lit : ton plaisir est la loi si tu me fais le mien. Rien n’est plus débridé ou sexuellement plus puissant et willing qu’une femme que tu viens de faire jouir à l’os…